Nouveau ! Les homélies du père Jean-Pierre Batut, curé
Les Homélies du père Eric Iborra
Dimanche après l'Ascension A 2008
1 P 4, 7-11 ; Jn 15, 26-27 & 16, 1-4
Ce dimanche, qui nous achemine vers la fin du temps pascal, est un écho de l'Ascension et une préparation à la Pentecôte.
Jeudi dernier, nous célébrions l'Ascension du Seigneur, son départ définitif vers le Père avant sa grande manifestation dans la gloire à la fin des temps. Et comme la liturgie joint le geste à la parole, nous avons éteint le cierge qui depuis Pâques symbolisait la présence du Christ ressuscité au milieu des siens. Au soir de l'Ascension, les disciples se retrouvent, si l'on peut dire, entre eux. Pendant quarante jours, le Seigneur s'était manifesté à eux, dissipant leurs doutes, enracinant leur foi, les préparant à la mission pour laquelle il les avait appelés à lui avant de souffrir sa passion, mission qui nous était rappelée par le choix de l'évangile de S. Marc : aller parmi toutes les nations pour prêcher la Bonne Nouvelle et pour baptiser, autrement dit pour actualiser la mission de Jésus, médiateur de la révélation et de la rédemption. Pendant ces quarante jours, la liturgie des heures a répété à l'envie ce beau verset tiré de S. Jean (20, 20) : Gavisi sunt discipuli viso Domino, alleluia. |
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Quel peut bien être maintenant leur sentiment alors que Jésus les a quittés en leur confiant cette mission qui dépasse l'entendement ? La tristesse ? Tristesse à cause de la disparition de celui dont ils pensaient encore qu'il allait rétablir la royauté en Israël. L'abattement ? Abattement devant l'énormité de la tâche qui les attend. La crainte ? Crainte face à ceux qui détiennent toujours le double pouvoir qui a conduit leur Maître au supplice. Non. S. Luc, étonnamment, et c'est le dernier verset de son évangile, le premier volet de son œuvre, nous dit que « s'étant prosternés devant Jésus, ils retournèrent à Jérusalem en grande joie, et ils étaient constamment dans le Temple à louer Dieu ». C'est la joie qui habite les disciples. Le départ de Jésus ne leur a pas ôté cette joie qui les avait inondés lorsque le Ressuscité leur apparut le soir de Pâques. Etonnant. A moins que, pour reprendre les paroles de S. Paul aux Colossiens, ils aient compris que leur citoyenneté était désormais dans les cieux : « Du moment que vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les réalités d'en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu. Songez aux choses d'en haut, non à celles de la terre. Car vous êtes morts, et votre vie est désormais cachée avec le Christ en Dieu ».
Le symbole de cette « vie désormais cachée avec le Christ en Dieu », S. Luc nous la dévoile juste au début du second volet de son oeuvre, les Actes des Apôtres, puisque l'Ascension constitue la charnière de l'ensemble. Cette scène inaugurale, elle se situe au Cénacle que les disciples regagnent en revenant de Béthanie : « Alors, du mont des Oliviers, ils s'en retournèrent à Jérusalem (...) Rentrés en ville, ils montèrent à la chambre haute où ils se tenaient habituellement. C'étaient Pierre, Jean, Jacques, André, Philippe et Thomas, Barthélemy et Mathieu, Jacques fils d'Alphée et Simon le Zélote, et Jude fils de Jacques. Tous, d'un même cœur, étaient assidus à la prière avec quelques femmes, dont Marie, Mère de Jésus ». Quelle pouvait bien être leur prière ? La liturgie nous le suggère en cette fin de temps pascal par le choix de ses évangiles, tirés du discours de Jésus après la Cène. Discours où il parle de son départ, de sa mission et – c'est ce qui nous intéresse aujourd'hui – du don qu'il promet aux siens. Ce don, c'est le Saint Esprit, que lui, le Fils, enverra d'auprès du Père, de qui il procède, pour qu'il lui rende témoignage.
Pleins de confiance, les disciples se serrent autour des apôtres et attendent le don promis par celui qui leur a dit, avant son départ, qu'il ne les laisserait pas orphelins (Jn 14, 18). S. Luc note qu'au milieu d'eux tous se tenait Marie, la mère de Jésus. Ce n'est pas anodin. Marie a en effet une affinité avec le Saint Esprit : elle l'attire ! Marie attire le feu de l'Esprit comme un paratonnerre attire la foudre. La Pentecôte sera en effet comme une nouvelle Annonciation. Le jour de l'Annonciation, par le don du Saint Esprit qui la prenait sous son ombre, Marie concevait la Tête du Corps mystique, le Christ. Au jour de la Pentecôte, on pourrait dire qu'à sa prière, par une semblable obombration de l'Esprit, sont conçus les membres de ce même Corps mystique. Marie est dans un sens Mère de l'Eglise comme elle a été Mère de Jésus.
C’est cet Esprit qui va ensuite mettre les apôtres à la porte du Cénacle et les jeter sur les routes du monde, avec une assurance tranquille, eux qui ne sont ni des génies (pour la plupart ce sont de pauvres pêcheurs de Galilée) ni des héros (que l’on pense à Pierre et à ses compagnons le soir du Jeudi saint). Et voici que ce même Pierre, au début des Actes, va s’adresser avec assurance à ceux dont il se cachait encore quelques jours auparavant.
L’expérience de l’Esprit Saint qu’ils vont faire affermira la foi pascale encore timide des apôtres en la puissance du Christ ressuscité. Elle leur permettra de surmonter leur crainte face aux inévitables persécutions, rappelées dans notre évangile. Les apôtres ont fini par admettre que Jésus est vivant, qu’il est plus fort que la mort, mais ils hésitaient encore à proclamer cette Bonne Nouvelle. Le Saint Esprit vient les embraser. Il leur donne une foi totale, une foi divine. Désormais ils ne croiront plus à cause de leur propre expérience personnelle, humaine, liée à leurs facultés d’appréhension du réel (voir, toucher, recevoir le témoignage des autres,…), ils croiront en vertu du Saint Esprit qui leur a été donné et qui, sans l’annuler, transfigure leur expérience. « Frères, s’écriera saint Paul, sans l’Esprit Saint personne n’est capable de dire : ‘Jésus-Christ est Seigneur’ ». Et ils partiront annoncer l'évangile au milieu des périls à cause du Défenseur, du Paraclet, qui les accompagne invisiblement et leur donne, effectivement, de rendre témoignage jusqu'au martyre.
Le rôle de l’Esprit Saint, on le voit à travers l'expérience des apôtres, c’est de nous ouvrir les yeux. Nous ouvrir les yeux de la foi. L’Esprit Saint passe pour un inconnu, un absent. C’est normal : l’Esprit ne se met pas en avant : « Il vous fera ressouvenir tout ce qui vient de moi » dit Jésus (Jn 14, 26). Le Saint Esprit n’est pas tant un « quod » ou un « quid » qu’un « quo » : dans sa mission terrestre, il est moins un « quelque chose » qui nous serait donné à voir qu’un « ce par quoi » s’accomplit quelque chose en nous. Un peu comme la lumière : on ne voit pas la lumière mais on voit ce que la lumière éclaire. On entre dans le mystère de l’Esprit Saint quand on saisit qu’il est insaisissable, et plus encore quand on saisit qu’il est celui par qui on est saisi, et cela sans jeu de mot. L’Ecriture témoigne de ce caractère insaisissable de l’Esprit quand elle le compare à une colombe (Mc 1), à un souffle (Jn 3), à de l’eau vive (Jn 4 ou 9), à des langues de feu (Ac 1), etc. L’Esprit nous pénètre, il est destiné à nous prendre sous son emprise, à nous transformer de l’intérieur, à nous habiliter à reconnaître Dieu sous un jour nouveau, adapté à ce qu’il est réellement, à nous rendre forts pour à notre tour lui rendre témoignage.
Il est Celui par qui nous pouvons proclamer que Jésus est Seigneur (1 Cor 12, 1 Jn 4). Il est Celui par qui le Père a ressuscité Jésus d’entre les morts (Rm 8). Il est Celui par qui nous pouvons nous écrier « Abba, Père » (Rm 8). Il est celui par qui nous pouvons « apprendre à prier comme il faut » (Rm 8). Il est Celui par qui nous sommes amenés à « la vérité tout entière » (Jn 16). Le Saint Esprit nous introduit dans un dynamisme. Car cette Vérité est une Personne, le Christ, qui est aussi le Chemin et la Vie. L’Esprit nous contraint à un exode perpétuel : nous dépouiller de « l’homme ancien et de ses convoitises » pour revêtir « l’homme nouveau » et entrer dans la souveraine liberté des enfants de Dieu. L’Esprit est présent partout, mais discrètement. Car si sa mission est de montrer, lui ne se montre pas. C’est par lui que nous reconnaissons Jésus comme notre Sauveur. Il est cet Amour du Père et du Fils qui devient le moteur de notre existence. « L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » dit S. Paul aux Romains (Rm 5,5). Que ce même Esprit nous garde à jamais dans la joie du Christ ressuscité.
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Ascension 2008
Ac 1, 1-11 ; Mc 16, 14-20
Essayons d’entrer dans le mystère de l’Ascension à partir des textes que nous propose la liturgie et qui, chacun à leur manière, relatent l’événement. L'un et l'autre ont, en tout cas, un point commun : celui de lier étroitement l’Ascension à la mission de l’Eglise naissante. |
Jésus n’abandonne pas ses disciples, il ne déserte pas le monde. Au contraire, il les associe à sa mission pour qu’ils en monnayent l’universalité. En effet, d’un côté, tout est achevé au matin de Pâques : par son mystère pascal, Jésus a accompli l’acte rédempteur par excellence. Il a sauvé le monde, racheté chacun de ceux qui y ont vécu, qui y vivent et qui y vivront. En un sens donc tout est achevé sur la croix – consummatum est – et cet achèvement est transfiguré dans la résurrection le troisième jour. Mais d’un autre côté, tout reste à faire. Car Dieu ne veut pas nous sauver sans que nous participions à notre propre salut. S. Thomas d'Aquin a écrit qu'en nous créant, Dieu a voulu nous communiquer la dignité de cause. Ce qui est vrai de la création l'est aussi de la rédemption. Il faut donc non seulement que nous soyons plongés dans la mort et la résurrection du Christ, que nous devenions participants de son mystère et que nous soyons donc incorporés à sa personne, mais il faut en outre que nous fassions nôtres, du coup, librement, les mœurs du Christ Jésus. Mœurs que S. Paul résume bien dans ses lettres, par exemple dans celle aux Ephésiens : « Ayez beaucoup d’humilité, de douceur et de patience, supportez-vous les uns les autres avec amour, ayez à cœur de garder l’unité dans l’Esprit par le lien de la paix ». Il faut, en somme, que nous soit communiquées et la grâce de la rédemption et la charte de la vie nouvelle.
C’est pourquoi Jésus confie une mission à ses disciples, une mission qui consiste à communiquer le salut et à annoncer la loi nouvelle. Elle tient en deux mots qui résonnent au début du passage de S. Marc que nous avons lu : « Allez dans le monde entier. Proclamez la Bonne Nouvelle à toute la création. Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé ». Prédication et baptême. L’un et l’autre permettent d’actualiser l’unique parole et geste rédempteurs du Christ. Et pour souligner qu’il ne s’agit pas d’une mission à accomplir de manière facultative, S. Marc ajoute : « Celui qui refuse de croire sera condamné ». La propagation du salut ne se réalise donc pas de manière automatique, en court-circuitant les médiations humaines. Pour être sauvé, c'est-à-dire pour être désormais revêtu de la vie indestructible du Christ ressuscité, il faut le vouloir, il faut s’engager personnellement par un acte de liberté – croire –, acte de liberté qui en appelle d’ailleurs beaucoup d’autres tout au long de l’existence. Et pour croire, il faut que quelqu’un accepte de proclamer : fides ex auditu dit ailleurs S. Paul. Autrement dit, Dieu, dans le Christ, ne nous sauve pas sans nous et mais pas davantage sans l’Eglise. Nous avons besoin et de notre engagement personnel et de l’engagement missionnaire de l’Eglise.
Ce qui fait l’unité des deux, c’est le don de l’Esprit. De l’Esprit qui viendra sur les apôtres – au soir de Pâques, au matin de la Pentecôte – pour enraciner en eux la foi, pour les pousser à proclamer la Bonne Nouvelle, pour sanctifier les gestes de salut – les sacrements – qu’ils poseront. De l’Esprit qui alors se manifestera en chacun de ceux qui ouvriront leur cœur à cette prédication et qui recevront avec foi la grâce communiquée invisiblement par les gestes sacramentels. C’est l’unique Esprit qui agit par l’Eglise – « peuple saint organisé pour que les tâches du ministère soient accomplies et que se construise le corps du Christ » – et qui agrège des individus singuliers. Comme le dit encore S. Paul aux Ephésiens : « Comme votre vocation vous a tous appelés à une seule espérance, de même, il n’y a qu’un seul Corps et un seul Esprit. Il n’y a qu’un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous ».
Oui, le don que « Dieu a fait aux hommes » dans le Christ, c’est l’Eglise qui est à la fois le résultat et le moyen de son action : le résultat, puisque quiconque croit et conforme sa vie au Christ est agrégé à l’Eglise ; le moyen, puisque c’est par elle précisément, à travers la prédication et les sacrements, que l’on peut accéder à la foi et que s’actualise pour chacun l’unique geste de salut du Christ sur la croix.
Jésus ne laisse donc pas seuls ses disciples lorsqu’il retourne corporellement vers le Père. En leur communiquant l’Esprit Saint, qui est son propre Esprit en même temps que celui du Père, il fait de la communauté de ses disciples son Eglise, le sacrement par excellence de sa présence. Jésus est désormais invisiblement présent et agissant dans la visibilité de son Corps ecclésial. Et de ce Corps nous sommes chacun les membres. Prenons bien conscience que nous sommes donc à la fois les bénéficiaires de notre salut et les artisans du salut des autres par notre unique appartenance à l’Eglise. Nous sommes donc en même temps ceux qui reçoivent le témoignage et ceux qui le rendent. A cause de notre incorporation au Christ dans l’Eglise – par notre foi et par notre baptême – nous sommes automatiquement appelés à partager la mission confiée au premier noyau des disciples, « chacun de nous ayant la grâce comme le Christ nous l’a partagée », c'est-à-dire chacun à sa place dans l'acies ordinata, l'armée en ordre de bataille qu'est l'Eglise, expression tirée du Cantique des cantiques et que nous avons utilisée il y a dix jours pour bénir les étendards qui nous accompagneront dans dix jours sur la route de Chartres. Chacun à sa place puisque les fonctions sont variées, comme le rappelle encore S. Paul : apôtres, prophètes, missionnaires de l’évangile, pasteurs et enseignants.
Prenons donc conscience qu’il incombe à chacun de nous d’apporter sa pierre à l’œuvre de salut que le Christ veut réaliser pour le monde à travers la médiation de son Eglise. Même si tout a été accompli éminemment dans la Pâques du Christ, il n’en reste pas moins vrai que notre contribution personnelle est irremplaçable dans la réalisation du dessein de salut de Dieu. Dieu compte sur moi, sur ma foi et sur le témoignage que je dois rendre par la sainteté de ma vie. Dieu compte sur moi, sur vous, toute proportion gardée, comme il a jadis compté sur Pierre, Paul, Jacques ou Jean…
Et comme nous avons besoin de l'Esprit Saint pour actualiser la mission de Jésus, faisons nôtre la dernière strophe de la prose de ce jour (à l'ancien propre de Paris) : « Que votre Esprit entre en nos âmes, qu'il y porte la vérité, qu'il y vienne allumer les flammes d'une parfaite charité. Amen. Alléluia ».
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